Pouvoir et Service par Anne Soupa

« Anne Soupa, une des animatrices du mouvement Conférence catholique des baptisés de France propose une réflexion sur le pouvoir et le service qui peut nous aider à comprendre les enjeux de nos discussions au sein de CEV. Nous nous permettons de transmettre ce texte qui pourra faire l’objet d’échanges dans nos groupes ou dans les groupes auxquels vous participez».


Cet article a paru dans le numéro de Juillet de la revue Esprit et Vie. Il reprend la contribution d’Anne Soupa à un débat organisé à l’Espace La Tour-Maubourg en décembre 2010 sur le pouvoir dans l’Eglise.

La question du pouvoir rôde depuis toujours dans la maison Église et autour d’elle. Si, au fil des siècles, des conflits considérables ont opposé les pouvoirs civils aux instances religieuses, il reste que, comme ce sein que l’on ne saurait voir, la chose autant que le mot ne s’exposent pas aisément dans le monde ecclésial.

Le « coup de force » chrétien affirme l’existence d’une autre royauté que celle du monde, celle du Christ. En cela, il entre directement en rivalité avec toutes les conceptions classiques du pouvoir. De ce Royaume de Dieu, déjà là et promis dans l’au-delà, les fruits sont la douceur au lieu de la force, l’offrande et la pauvreté au lieu de l’accumulation de biens.

L’inconfort – et la dynamique – de la tension entre le « déjà-là et le pas-encore » invite à faire grandir le Royaume (dans l’Église et hors de l’Église) mais aussi, pour tenir compte du principe de réalité, à administrer ce qui doit l’être. Comment ? Le modèle en est le lavement des pieds accompli par Jésus : le maître n’est pas plus grand que le serviteur, tout pouvoir est un service. Et de fait, ce modèle prévaut même dans nos sociétés démocratiques où toute candidature à l’exercice d’un pouvoir s’annonce comme un service à rendre à son pays, sa région, sa ville.

Le mot en lui-même est suspect. Trop polysémique, trop cru, trop violent, il ne permet aucune lecture de sens dans la perspective chrétienne du Royaume. Et de fait, le mot a été discrédité dans l’Église, mis du côté du « mauvais », et il s’est construit tout un arsenal sémantique pour l’écarter. Par exemple, le Magistère parle de la « charge1 ». Ce jeu de langage permet à la fois d’éviter le mot pour désigner l’action du Magistère et, au contraire, d’en faire un chef d’accusation et de discrédit envers les contestataires éventuels. Je peux personnellement témoigner de ce double usage. Ainsi, dans un débat de Témoignage chrétien (2009), à mon questionnement sur le pouvoir, Mgr Michel Dubost a répondu : « Dans Église, les choses ne se posent pas en termes de pouvoir », lavant ainsi le Magistère de tout soupçon d’exercice d’un pouvoir. Mais parallèlement, en sourdine, se diffuse l’accusation que Christine Pedotti et moi-même « cherchons le pouvoir » ! À quoi nous avons invariablement répondu que pour nous, chrétiennes, le pouvoir était aussi un service. Cet intéressant jeu de langage reflète une attitude de défense qui mérite l’analyse. Ne touche-t-elle pas l’auctoritas morale du Magistère ? Ne questionne-t-elle pas sur la consistance du service même qu’il effectue ?

Cette auctoritas morale a ses fondements dans une longue histoire que nous connaissons bien, mais dont je vais rappeler les grandes lignes, avant de consacrer un second temps à la question du service.

Petit retour sur les fondements du pouvoir

Les Douze « institués » par Jésus sont douze, comme les tribus du peuple d’Israël, pour signifier que tout le peuple, « jusqu’à sa dernière miette » est appelé à être apôtre. Le dépôt de la foi est donc donné au peuple dans son ensemble. Le corps de clercs qui a été institué au cours des siècles suivants l’est au nom du peuple de Dieu et il ne tient sa légitimité que de son harmonie constante avec l’ensemble du peuple.

C’est cette adéquation entre le peuple et l’ensemble, au sens large, des clercs (prêtres évêques, pape) qui est menacée aujourd’hui. Le révélateur massif de cette discordance, tragique par certains aspects, prophétique par d’autres, c’est la crise des vocations presbytérales. Quand une communauté ne convainc plus ses enfants de devenir clercs, elle fait une sorte de grève. Elle signifie un désaveu.

Quelles en sont les causes ? Historiens et sociologues les ont déjà longuement analysées. Rapidement résumées, en voici quelques-unes. L’encyclique Humanae Vitae, par exemple, adoptée contre les instances consultatives réunies par le pape Paul VI. Et quand l’Église perd les femmes, elle perd son avenir.

Mais le « décrochement » intra-ecclésial entre la communauté et le Magistère était déjà largement consommé en 1968. Depuis l’an mille, les évêques ne sont plus les élus, les « émanations » de leur communauté. Certes, ce système « électif » (très éloigné des principes démocratiques actuels) était alors dangereux : il favorisait la mainmise des grands féodaux sur les diocèses à un moment où l’Église avait un besoin vital de consolider sa liberté face à des pouvoirs politiques envahissants. La réforme grégorienne, qui écarte les élections et rend Rome maîtresse des nominations d’évêques, répond donc à des nécessités vitales. Mais le lien de l’évêque avec la communauté n’est plus natif ; il est à construire, ce qui n’est pas pareil.

En outre, à compter du xviie siècle, avec l’appui doctrinal de l’école française, le prêtre n’est plus celui qu’une communauté appelle parce qu’il y a des tâches à remplir, comme nous l’apprend l’histoire des premiers siècles chrétiens, mais celui qui manifeste une « vocation » personnelle à un état de vie. Même si le prêtre est incardiné dans son diocèse d’origine, l’ancrage communautaire n’est plus fondateur de son « ministère ». Là encore, le lien n’est plus originel, il est à construire. Et aujourd’hui, lorsque des évêques font appel à des prêtres étrangers, le lien vole encore plus en éclats !

Si ce lien est si essentiel, ce n’est pas tant pour chercher à fonder l’Église à la lumière des institutions politiques classiques, c’est parce que seul ce lien « ontologique » permet à l’Église d’être vraiment la servante de la communauté, et plus largement, de donner à voir au monde qu’elle est toute service. Ceci pose la question du type de gouvernement de l’Église.

Service et gouvernement hiérarchique

Pour servir, n’importe quel type de gouvernance ne convient pas. On ne fait pas le bien de ceux qu’on sert de n’importe quelle manière. Il y faut de la bienveillance, de l’écoute, de l’espérance. Mieux vaut être proche de ceux que l’on entend servir, avoir l’oreille tendue, le regard à l’horizontale et les mains ouvertes. Cela est, à mon sens, totalement incompatible avec une structure hiérarchique pyramidale, où les consignes dégringolent lourdement du toboggan romain pour rejoindre leur destinataire. Un pouvoir de type classique peut se déléguer, du haut en bas d’une échelle hiérarchique, mais le service, lui, ne se « délègue » pas. Il part toujours du besoin, de l’appel. Il part de la base, de la communauté qui vit, parle, souffre et espère. Il ne descend pas une hiérarchie, il monte de parole entendue en souffrance écartée, jusqu’à se faire action de grâce pour le Christ qui sauve. Quand Jésus a lavé les pieds de ses disciples, il était au milieu d’eux, prisonnier d’aucune structure de pouvoir. Il a même récusé Pierre qui raisonnait en termes de pouvoir ! Que retenons-nous, catholiques ordinaires, d’un lavement des pieds romain ? Certes, il donne à penser à ceux qui le regardent à la télévision : son efficacité symbolique est réelle. Mais quelle réalité intra-ecclésiale vécue, quels rapports humains exprime-t-il ? Quels services rendus recouvre-t-il ? En quoi le Vatican connaît-il mes besoins, quand les a-t-il entendus ?

Ce questionnement devient plus dubitatif encore lorsque le discours institutionnel assume ouvertement une rupture avec le monde. Si manque l’empathie, le désir d’écoute, comment l’Église servante pourra-t-elle savoir ce qu’on attend d’elle ? Croit-on savoir tout ce que servir veut dire en regardant le passé ? Y trouve-t-on des modèles qui dispenseraient de l’écoute des personnes ? Arrêtons de nous leurrer, le service implique le dialogue, la vie partagée, à hauteur de visage.

 

Une contestation du service lui-même

Le service central de l’Église est d’annoncer l’Évangile, dont le cœur est le kérygme : « Christ est ressuscité, prémisse de notre résurrection, salut pour le monde entier ! » Comment, aujourd’hui, cette annonce est-elle reçue ? Par quels « services adjacents » ce service central est-il porté ? La liste en serait longue : liturgie, catéchèse, prédication… Et si on en dressait un bilan, il serait en demi-teintes – liturgie peu accessible, catéchèse en crise, homélies qui ne captent pas leurs auditeurs…- Mais mon regard se tourne ailleurs, d’une manière plus transversale.

L’Église n’a-t-elle pas démissionné du « service du pardon » en instituant des péchés impardonnables ? C’est le cas des divorcés remariés, confrontés au seul péché irrémissible, le leur ?

L’Église n’a-t-elle pas démissionné de son « service de libération » lorsqu’elle tient pour négligeable la libération des femmes, qu’elle les oblige à se libérer sans son aide, contre elle, parfois, alors que cette servitude a pendant des siècles défiguré la moitié de l’humanité ? Annonce-t-elle ainsi la Résurrection ?

Pourquoi démissionne-t-elle du « service de l’intelligence », alors qu’hier elle a su arpenter avec génie tous les champs du savoir et de la pensée ? Ce n’est pas parce que le monde moderne est d’une complexité inédite qu’il doit être abandonné. N’a-t-il pas besoin d’être servi ?

Enfin, cruellement ressenti par toute l’Église, Magistère et communauté, il y a cet abandon du service sacramentel, réduit à la peau de chagrin dans de nombreuses parties du territoire européen, faute de ministres « recevables ».

L’équation, voilà comment je la vois se poser : ce n’est pas le pouvoir de l’Église qui est contesté, c’est la qualité, la justesse, l’aspect prophétique et salvateur de son service. Son « bilan », d’une certaine manière. Et si le service est mis en doute, que reste-t-il sinon un « pouvoir », au sens le plus classique du mot, qu’il est donc légitime de mettre en débat ?

Propositions

Comment, compte-tenu de cette analyse, faire en sorte que service et pouvoir dans l’Église se superposent plus harmonieusement ? De quelque manière qu’on s’y prenne, la seule action efficace et conforme à l’esprit des évangiles consiste à revitaliser la communauté. C’est là, dans ce cœur du Christ ressuscité, qu’éclosent les paroles qui font vivre, celles du service comme celles de la foi. Deux approches peuvent y contribuer.

La première serait de rendre la communauté instigatrice des services – ministères – qui lui paraissent utiles dans le monde d’aujourd’hui et par voie de conséquence des personnes – ministres – qui lui paraissent adaptées à ces fonctions. Ce serait lui rendre la parole.

La seconde est de disjoindre l’exercice des trois pouvoirs (sanctification, gouvernance, enseignement) de la qualité de clerc. Au nom de quoi les seuls clercs y seraient affectés ? Sont-ils les seuls à servir ? Les seuls à annoncer l’Évangile ? Il serait de bonne santé ecclésiale de faire en sorte que le clerc soit un parmi d’autres de la communauté à porter la charge de gouverner. Qui sait si alors la fonction de prêtre ne deviendrait pas plus épurée, plus vraie aussi ? Un clerc sans pouvoir de gouvernance ne deviendrait-il pas un authentique serviteur de sa communauté ?

L’une et/ou l’autre de ces propositions serait le geste fort qui manifesterait le souci réel de notre Église de se distinguer en vérité des pouvoirs classiques pour réinvestir pleinement sa vocation de service. Souhaitons que, entre autres initiatives, le futur rassemblement « Diaconia 2013 » y contribue.

Anne Soupa

1 Jean-Paul II, OrdinatioSacerdotalis(1994).

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