Message de la CCBF aux évêques pour la session de la CEF à Lourdes du 22 au 24 février 2021 consacrée à l’indemnisation des victimes des abus sexuels.

Chrétiens en Vaucluse relaie le message que vient d’envoyer la Conférence Catholique des Baptisés Francophones  à l’ensemble des évêques de France. Le message est fort, respectueux et en même temps très pressant pour que l’Eglise puisse enfin se transformer en profondeur. Nous nous associons totalement à cette démarche. CEV

 

Frères évêques,

Le traitement des abus dans l’Église, abus qui ont affecté tant de nos frères et sœurs, est encore devant vous, devant nous.

Alors qu’une gouvernance saine, synodale et fraternelle aurait permis que ces drames soient traités au fur et à mesure de leur survenance, ils ont été vécus, par vos pairs, comme des fautes inavouables. La raison d’Église, une raison d’Église biaisée, l’a emporté sur toutes les autres raisons et cela obscurcit considérablement l’horizon.

Vous êtes, pensez-vous, dans une situation qui vous incite à vouloir traiter rapidement et « définitivement » le sujet. Ceci vous contraint à faire l’impasse sur la remise des conclusions de la CIASE, et à adopter un agenda qui cumule tous les inconvénients et à quoi rien ne vous oblige. Sommes-nous à quelques mois près ? Le traitement de ce drame, longtemps caché aux regards, mérite-t-il cette soudaine précipitation ? Ne serait-il pas plus sage d’attendre et de se préparer à un débat plus serein après avoir entendu les analyses et les propositions de la commission Sauvé ? Nombreux sont les catholiques qui considèrent qu’ici se joue une part importante de votre crédit, ce qui est grave, mais aussi du leur, et du catholicisme, ce qui les désespère.

Avant de persévérer dans vos intentions, prendre le temps de considérer la situation sous tous ses aspects est indispensable.

Pour mémoire, les pistes que la CEF avait ouvertes en 2019 n’ont pas convaincu. Elles prévoyaient un dédommagement financier symbolique, sans considération des disparités de dommages, financé par un appel à dons défiscalisés qui aurait – in fine –- fait peser la note de ces crimes sur l’ensemble des foyers fiscaux de notre pays. La procédure d’indemnisation devait passer par l’évêque du lieu de résidence de la victime et aucun changement de la gouvernance de l’Église n’était envisagé.

Retravaillant vos propositions, vous avez décidé, à raison, de consacrer la 1re partie de votre démarche à la question de la responsabilité : celle des clercs, de leurs supérieurs, de votre assemblée et de la structure ecclésiale tout entière. Nous sommes convaincus que la réalité des cas offre des enseignements multiples. Pour autant vous avez une responsabilité morale que vous ne pouvez abdiquer et qui va bien au-delà de votre responsabilité effective dans une affaire particulière. De nos multiples échanges avec des victimes, avec des baptisés de toutes origines, de nos rencontres avec les membres du secrétariat général de la CEF et avec la société civile, nous retenons que chercher à minorer, même avec de justes arguments, votre responsabilité au sens large ou strictement juridique vous condamnera aux yeux de tous.

Pris en tenaille, comment pourriez-vous en sortir ? Deux dimensions doivent être prises en compte.

La dimension individuelle

Chaque victime, mineure ou majeure au moment des faits, a droit à réparation ; c’est justice que de prendre en compte toutes les conséquences des violences subies. Bien sûr, de nombreux facteurs, que nous connaissons tous, font que ces crimes sont souvent prescrits. En ce qui concerne les victimes, la privation de parole a généré un sentiment diffus de honte qui les a confinées dans leur douleur et maintenues dans le mutisme. Toutes les victimes, leurs familles et amis ont besoin de votre écoute, de votre repentir, et de leurs corollaires : la reconnaissance de votre responsabilité, individuelle et collective, et votre parole de réconciliation ; les victimes ont besoin d’être désormais certaines de votre secours. Il vous incombe de répondre.

Les victimes, pour ouvrir leur dossier, doivent être invitées à parler et protégées de toute pression ; nous ne doutons pas de votre bienveillance, mais il s’agit de tenir compte d’abord des tensions que certaines d’entre elles ont rencontrées avec des représentants de l’Église. Il importe qu’elles soient, non pas contraintes de s’adresser à leur évêque ou à ses délégués, mais reçues par une commission indépendante, afin de garantir leur liberté personnelle et de permettre l’établissement des faits en toute objectivité. Chaque cas serait l’objet d’une sentence arbitrale : reconnaissance des faits et des responsabilités (hiérarchie et abuseur), fixation par cette commission d’un montant proportionnel aux dommages et à leurs conséquences. Dans les cas où l’auteur serait décédé, cette responsabilité gagnerait à être assumée par la hiérarchie qui aura connu les faits.

La dimension collective

La longue crise des abus dans l’Église est aussi, et peut-être d’abord, la pointe visible d’une crise institutionnelle structurelle. Elle met en relief les abus spirituels et leurs alliés objectifs, et notamment un cléricalisme soutenu par des spiritualités malheureusement perverties. 

Il nous faut bien l’admettre, notre institution a failli et comme Pierre au soir de la Passion, elle s’est détournée, dans ces affaires, de Celui qui est « la vérité, le chemin et la vie » : en dissimulant les abus, en ne s’intéressant ni aux victimes ni à leurs familles, en n’aidant pas suffisamment les prêtres à confier leurs difficultés personnelles et surtout à les résoudre pour protéger l’avenir.

À brève échéance, parmi les quelques gestes forts que nous vous invitons à poser : rendre leur honneur collectivement aux victimes et trouver comment faire mémoire symboliquement et visiblement.

Nos structures ecclésiales peuvent-elles désormais échapper à une refondation de leur gouvernance ? Manifestement non et il est urgent de mettre en place des instances de discernement, de partage et de délibération, des dispositifs de traitement des tensions et des conflits pour décourager les comportements délictuels et encourager l’émergence du meilleur. Le cœur de cette réforme que de si nombreux catholiques appellent de leurs vœux doit tenir ce principe vital : la mise en place de contre-pouvoirs paritaires, afin d’échapper à la culture toujours délétère du même. Instituer, à chaque étage des lieux de décision, une représentation des baptisés dotée de pouvoirs suffisants et à l’abri d’éventuels conflits d’intérêts et de loyauté. Il importe que l’esprit qui a présidé à l’installation de la CIASE reste actif. Adepte de ce vieux précepte de la tradition de l’Église : « Ce qui concerne tout le monde doit être débattu et approuvé par tout le monde », la Conférence des baptisé.e.s et bien d’autres attendent et sont prêts à participer à la mise en œuvre d’une vie d’Église polyphonique et vraiment synodale. Quoi de plus conforme à la tradition… avec un grand T ?

Tous les indices visibles convergent : ne pas traiter la crise serait renoncer à retrouver une juste légitimité et manquer à la mission. Mais d’un mal reconnu peut surgir un grand bien, une conversion véritable des cœurs et de l’agir. Nous espérons une session fructueuse et c’est en chrétiens, comme vous soucieux de l’Annonce, que nous attendons le meilleur de votre rencontre de février.

En union de prières.

Pour la Conférence des baptisé.e.s, Paule Zellitch, présidente, Jean-Marc Salvanès administrateur.

 

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