Chronique de Bruno Frappat dans le quotidien “La Croix” du dimanche 24 avril 2011

Sans frein, sans fin
Chronique de Bruno Frappat
Avignon

Ceci est écrit au plein cœur de la Semaine sainte. Arraché, par le refus de se restreindre, à une plume qui aurait souhaité célébrer d’autre façon le récit de la Passion. Mais il est des matins, si radieux soit le soleil et prometteuse la bleuité immaculée du ciel, où il n’est pas question d’éviter les obstacles que vous tendent, dans une association infernale, la sottise humaine et la prétention. La violence des images et celle des marteaux. Nous voulons, bien sûr, parler de cette affaire d’Avignon et de ce crucifix trempé dans l’urine dont une photographie est exposée dans la ville qui fut papale.

En quoi cet événement à deux faces – l’œuvre, sa tentative de destruction – est-il significatif des mentalités du temps et de nos dérives ? En ceci que nous serions sommés par les médias dominants de choisir notre camp. Pour l’œuvre ou pour le commando. Comme si ce sinistre épisode de la vie culturelle (!) et de la vie religieuse (?) se croisant dans l’espace de nos consciences, avait la vertu de tracer une ligne entre le bien et le mal. Entre l’acceptable et l’inadmissible.

Or, nous avons des haut-le-cœur des deux côtés de cette supposée barrière. Et des refus symétriques. Refus de considérer comme création de l’art une provocatrice représentation d’un crucifix dans son liquide jaune orangé que tous les journaux (ou presque…) se sont crus tenus de publier. Refus de tempêter avec les porte-parole de la modernité (tu parles !) qui font mine de béer d’admiration et escaladent à grande vitesse l’Himalaya des grands principes, au nom de la défense du seul sacré qu’ils tolèrent : celui de la « création artistique ». Parmi les droits de l’homme devrait figurer le droit de dire d’une « création » qu’elle est une horreur, voire une saloperie. C’est dit.

Autre côté de la chose : les protestations. On peut comprendre que des esprits échauffés s’indignent devant une telle présentation. Mais de là à monter des commandos d’intervention comme s’il s’agissait d’aller libérer un peuple en danger… Comment dire à ces guerriers qu’ils accroissent par la stupidité de leur geste les sentiments antichrétiens qui, indubitablement, sont à l’œuvre dans notre société post-moderne et particulièrement dans le monde de l’art et de la culture ? Comment leur faire comprendre qu’à l’odieux du crucifix compissé ils ajoutent le ridicule de la publicité amplifiée qu’ils lui font ? Il lui est arrivé bien pire, au Christ, sur le Golgotha et quand le disciple a voulu lever l’arme pour tenter de le défendre il n’eut qu’un mot, le Christ qui allait mourir : « Celui qui se défend par l’épée périra par l’épée. »

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