Au nom du Père, Jésus s’offre à nous.

Le N° 666 de Golias- Hebdo a présenté largement l’ouvrage de Martin Pochon, L’Epitre aux Hébreux au regard des Évangiles, paru dans la collection Lectio Divina des éditions du Cerf (1); un livre qui interroge en profondeur le sens de la Passion du Christ. Sa mort est-elle une offrande à Dieu pour obtenir sa miséricorde, comme le laisse entendre l’épître, ou est-elle une offrande aux hommes pour leur manifester la miséricorde du Père, comme nous le disent les Évangiles ?

Pour prolonger la réflexion, nous avons rencontré Martin Pochon, jésuite, pour le questionner sur sa démarche, tant cet ouvrage nous apparait majeur par les questions – liturgiques notamment – qu’il soulève.                      

  • Golias-hebdo : Martin Pochon votre travail interroge singulièrement la signification de la cène et par là l’ensemble de la liturgie de la messe. Qu’avez-vous voulu démontrer ?

Martin Pochon : Depuis tout petit je suis habité par la question : « Pourquoi ont-ils tué Jésus, alors qu’il a passé sa vie à faire le bien » ? Pourquoi ?  Il s’agit moins pour moi de démontrer que de comprendre, de comprendre ce que le Christ a vécu, mais aussi de comprendre les tensions que je ressens depuis longtemps lorsque je célèbre l’amour fou de Dieu lors de l’eucharistie.

Ma foi et mes questionnements d’adolescent ont été marqués par la fin du Concile Vatican II et le grand air qu’il a fait entrer dans l’Eglise catholique. Dans cette période, sous l’égide d’un frère des Ecoles Chrétienne et d’un prêtre jésuite, avec des amis lycéens et lycéennes, nous allions animer les grandes fêtes liturgiques d’un petit village de la Loire.  C’était en 1965-66, c’était l’époque où les autels changeaient de place. Il était donc naturel de se demander pourquoi et de chercher le sens de nos célébrations. Et lorsque nous proposions un chemin de croix, nous le faisions sous forme de “tableaux vivants” et de jeux scéniques qui nous impliquaient corporellement. C’est un bon moyen pour entrer dans une intelligence des récits évangéliques. Plus tard, pendant mes études jésuites, j’ai eu la grande chance de pouvoir travailler la Bible avec des compagnons comme Paul Beauchamp, Jacques Guillet, Edouard Pousset. Avec P. Beauchamp j’ai appris à lire un texte « avec le doigt » c’est-à-dire de tout lire, mot après mot, avec attention. Cela m’a conduit à travailler le récit de création de Gn 2-3 que je trouvais assez insupportable en raison de la figure de Dieu qu’il me semblait dessiner : un Dieu qui condamne à mort toute l’humanité pour une faute de gosse !  Cela m’a permis de réaliser que je prêtais à Dieu ce qui était plutôt le fait du « serpent » et puis de mieux percevoir l’ancrage historique des textes bibliques. Cela s’est terminé par l’écriture du livre « Les Promesses de l’Eden » (2), un livre qui m’a permis aussi de réfléchir à l’articulation des sciences et de la foi chrétienne. Avec Edouard Pousset, j’ai pu faire des lectures continues des Evangiles en utilisant diverses méthodes ; j’ai pu creuser les questions liées à la Passion de Notre Seigneur, entrevoir ce que signifiaient les tentations du Christ, ou des expressions comme : « Voici l’agneau de Dieu qui ôte le péché du monde » ou encore : « Le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude. » A qui la rançon est-elle versée et de quoi la mort du Christ nous délivre-t-elle ? Quel était de sens du sacrifice du Christ ? Fallait-il même parler de sacrifice ? Je pouvais enfin essayer de répondre à mes questions d’enfant. Et puis, devenu prêtre, passant de l’autre côté de l’autel, j’ai été choqué de devoir dire des paroles qui ne me semblaient pas accordées avec les évangiles que j’avais travaillés pendant des années. Ayant lu les livres d’un bon historien du dogme comme Bernard Sesboüé, et notamment « Jésus Christ l’unique médiateur », ayant vécu en communauté avec lui, j’ai pu appréhender un peu mieux l’évolution des théologies du mystère du salut au fil des siècles. C’est une grande chance de vivre en communauté avec ses professeurs ou avec ceux qui l’ont été.  J’ai publié « L’offrande de Dieu » (3) – sous-entendu : de Dieu aux hommes –, qui essaie de rendre compte de la mort du Christ en prenant deux clés de lecture : la Cène, le testament spirituel de Jésus, et ce qu’il dit à Philippe : « Qui me voit, voit le Père ». C’est peu après que j’ai éprouvé le besoin de relire et de travailler l’épître aux Hébreux, car je sentais qu’elle n’était pas dans le style des évangiles ; mais qu’en était-il de sa théologie ? La lecture minutieuse des récits de création avait changé mon regard sur eux, je me disais qu’il en serait peut-être de même avec celle l’Epître…    

  • GH : La lecture de votre livre est particulièrement stimulante. Tout se lit avec facilité, vous nous faites redécouvrir des pans entiers des textes de la bible de l’ancien et du nouveau testament qui donnent un sens nouveau à ce que doit être la célébration eucharistique. Comment lisez-vous la bible ?

MP : Je vous le disais tout à l’heure : je commence par la lire « avec le doigt », mais il est évident que pour comprendre les mots qui passent sous les doigts, il faut aller voir ce qu’ils signifient dans d’autres passages de la Bible. Par ailleurs la Bible est une sorte de relecture cumulative, chaque nouveau texte est le fruit des textes qui le précèdent et chaque texte nouveau apporte une intelligence nouvelle des textes antérieurs. Ce renvoi d’un texte à l’autre et aux autres est d’autant plus nécessaire et évident quand l’auteur que l’on travaille cite de nombreux passages des Ecritures. Et c’est le cas de l’auteur de La Lettre aux Hébreux qui cite longuement les Ecritures de la Première Alliance et seulement celles-là, car il écrit à une époque où les textes de ce que nous appelons le Nouveau Testament n’ont pas encore de valeur canonique. Je ne reviendrai pas sur la figure de Melchisédek que vous avez déjà évoquée dans vos colonnes, mais je voudrais attirer ici l’attention sur la manière dont l’auteur de la Lettre fait référence au psaume 39 (grec)/40. Le psaume commence par rappeler les actions libératrices de Dieu à l’égard de son peuple ; puis il affirme que les sacrifices et les holocaustes offerts par l’homme ne plaisent pas à YHWH, et même qu’il n’en exige pas ; le psalmiste se met alors totalement à la disposition de YHWH pour faire sa volonté ; il annonce alors la justice, la vérité et la tendresse de Dieu à la grande assemblée ; il termine en demandant à Dieu de le sortir des conséquences de ses péchés. L’auteur de la Lettre ne reprend que le passage sur les sacrifices et au lieu de dire que Dieu n’en exigeait pas, il tient à affirmer qu’ils sont prescrits par la Loi et qu’il convenait que le Christ les améliore en s’offrant lui-même en sacrifice. Pour l’auteur de la Lettre, c’est l’offrande sacrificielle du Christ à Dieu dans la mort qui purifie notre conscience. Le psalmiste affirmait quant à lui que ce qui plait à Dieu c’est la reconnaissance de son amour gracieux pour son peuple et l’annonce de sa tendresse et de sa justice. Vous voyez que l’attention à l’ensemble du psaume permet de repérer les choix que l’auteur faits lorsqu’il le cite. C’est vrai pour d’autres citations.

Aussi je donne à lire dans mon livre de longs passages des Ecritures car on risque de faire dire beaucoup de choses si l’on se contente de confettis. C’est pourquoi mon ouvrage peut paraitre un peu long !

Cette méthode apporte des enseignements précieux pour comprendre le point de vue singulier de l’auteur, et repérer l’influence de l’Épître sur les liturgies eucharistiques.

  • GH : Vous rapportez que le visage de Dieu qui est donné dans l’Epitre aux hébreux n’est pas celui que nous découvrons dans les Evangiles. Pourquoi ? Quelles sont les conséquences ?

MP : Pour moi c’est une question centrale. Dans les Evangiles Jésus est l’expression active de son Père, qui le voit, voit le Père (Jn 12,15). Les quatre évangiles nous disent qu’il ne commence sa vie publique qu’habité par la plénitude de l’Esprit. Dès le début de sa prédication, il parle en « je » et tout le peuple lui reconnait une autorité étonnante. Il dit par ses actes et ses paroles qui est son Père, qui est notre Père. Alors que dans La Lettre aux Hébreux, Jésus est un fils qui n’a pas encore atteint sa plénitude, il doit encore apprendre l’obéissance à travers des épreuves redoutables que lui inflige son père. La croix est l’épreuve ultime à laquelle il le soumet ; et s’il exauce sa supplication, c’est qu’il s’est soumis. Dans la même perspective, l’auteur dira dans les derniers chapitres que les persécutions subies par ceux qui suivent la voie de Jésus sont des corrections infligées par Dieu ; elles leur permettent de devenir de vrais fils et non des bâtards (He 12,8).

Si la figure du Fils est merveilleuse dans son humilité, sa docilité et sa compassion avec le genre humain, la figure du Père est redoutable : soit l’on obéit, soit il exerce la vengeance et les châtiments les plus terribles : « il est terrible de tomber aux mains de Dieu » (He 10,30-31). Alors que dans les Évangiles, c’est Dieu qui, en son Fils, se remet entre les mains des hommes, et même des pires d’entre eux.

  • GH : Quel rôle est donné à Jésus dans l’Epitre aux Hébreux ? En quoi parait-il différent de ce que nous connaissons de lui dans les évangiles ?

MP : Ce que je viens de vous dire répond en grande partie à votre question. Dans la Lettre, le Christ, parce qu’il s’est offert à Dieu en sacrifice, trône désormais à sa droite. Désormais il intercède pour les pécheurs (He 7,25) et les protège de la colère de Dieu à l’égard des pécheurs, il rend le Père propice, un thème qui sera largement déployé dans la Messe de St Pie V.  Dans les évangiles le Christ dévoile le visage du Père, notamment dans le don qu’il nous fait de sa vie. La croix est identiquement un dévoilement de l’amour inconditionnel de Dieu : Jésus meurt et dans le même temps le voile du temple se déchire de haut en bas, la mise en présence de Dieu n’est plus réservée au grand prêtre, le souffle de Jésus est livré à tous les hommes qui peuvent reconnaître en lui le Fils de Dieu.  Le premier à se “convertir” est le bourreau !

  • Vous écrivez qu’il y a eu une inversion du sens de la Cène. En quoi ? Pourquoi ?

MP : La Cène est le testament spirituel de Jésus, elle dit le sens de sa vie et de sa mort. Or que fait-il et que dit-il lors de la Cène ? Il prononce la bénédiction – de la Pâque très certainement –, c’est-à-dire qu’il reconnait que le pain et le vin auxquels il va s’identifier sont des dons de Dieu : « Tu es béni Dieu de l’univers, toi qui nous donnes… » Puis, ce qu’il reçoit de Dieu, il le donne à ses disciples, à Pierre qui va le renier, à Judas qui est en train de le trahir et il leur ordonne de le manger ou de le boire. « Prenez et buvez-en tous… » Il s’identifie corps et âme à ce pain et à ce vin. Il se donne à eux tous pour leur signifier le pardon de leur péché – se donner à quelqu’un c’est identiquement lui pardonner – et plus encore il signifie qu’il n’a qu’un désir : que sa vie devienne la nôtre, qu’il demeure en nous comme il demeure dans le Père. Rien n’est offert à Dieu, tout vient de Dieu et tout est remis par Jésus entre les mains des hommes. Dieu se remet entre les mains des hommes. C’est le sens de la Croix. Dans La Lettre aux Hébreux, la mort sanglante de Jésus est présentée comme une offrande sacrificielle à Dieu. Au cœur de la Lettre il est dit : « Si le sang de boucs et de taureaux /… / répandus sur des êtres souillés les purifie, combien plus le sang du Christ qui, par l’esprit éternel s’est offert lui-même à Dieu sans tache, purifiera-t-il notre conscience des œuvres mortes pour servir le Dieu vivant. » (He 9,13-14). L’offrande a changé de sens. 

  • GH : Vous expliquez que le Christ a choisi de vivre la Cène dans la perspective de la fête de Pâques alors que l’Epitre aux Hébreux donne à comprendre que la Passion se réfère au rituel du Grand pardon, du Kippour. Il faut nous expliquer cela.

MP : Oui tous les évangiles disent que Jésus a choisi de vivre sa Passion lors de la fête de la Pâque et il faut aller voir comment la fête juive de la Pâque se distingue de la fête du Yom Kippour. La Pâque était le mémorial de la sortie de l’esclavage. Dieu avait pris l’initiative de faire sortir son peuple sous la conduite de Moïse. Il lui avait prescrit de manger entièrement une tête de petit bétail, les reins ceints, les sandales aux pieds, le bâton à la main. Dieu avait nourri son peuple pour qu’il ait la force de traverser la Mer Rouge. Rien n’était offert à Dieu, pas même le sang qui était mis sur les maisons, pour que la mort ne frappe pas leurs habitants.

Lors de la fête du Grand Pardon le peuple par la médiation des prêtres offrait des holocaustes, des repas d’hommage à la divinité, des sacrifices pour le péché, des sacrifices de purification afin que la divinité renoue la relation avec son peuple et daigne s’approcher de lui. La symbolique est très différente. L’auteur de la Lettre a choisi de faire des rites du Yom Kippour une allégorie de la mort du Christ. Le Christ s’offrait ainsi en sacrifice à Dieu pour la purification des péchés. Jésus, lui, a choisi la Pâque, il a choisi d’être l’agneau que le Père donne à manger à son peuple pour qu’il ait la force de traverser sa Mer Rouge, et de vivre la mort comme une Pâque, un passage en Dieu. Le sens est donc très différent. Vous voyez là encore que l’histoire a inversé la symbolique de l’agneau, car il est celui que Dieu nous donne et non celui que nous lui offrons.

  • Le Christ s’est fait obéissant, obéissant jusqu’à la croix. Vous indiquez que l’obéissance est la clé de voute de la lettre aux Hébreux ; pour vous cela déforme le message d’amour et de miséricorde de la part de Dieu. Que voulez vous dire ?

MP : Oui le Christ a été obéissant jusque dans la mort ! Mais quelle était la demande, le désir du Père ? Qu’il lui obéisse coûte que coûte ou qu’il aille jusqu’à se donner aux hommes ? Dans les Évangiles, l’obéissance n’est pas une fin, elle est la condition pour connaitre la volonté du Père. La volonté du Père est que les aveugles voient, que les sourds entendent, que la Bonne Nouvelle soit annoncée aux pauvres. Obéir pour le Christ c’est mettre en œuvre la miséricorde et la volonté de salut du Père pour tous les hommes et notamment pour ses ennemis, c’est éventuellement les admonester pour qu’ils prennent un chemin de vie. Dans les Évangiles, l’obéissance est une écoute amoureuse dont le Christ se nourrit et qui fait vivre… Dans l’épître aux Hébreux ce que Dieu semble exiger, c’est une obéissance inconditionnelle ; Il cherche à parfaire l’obéissance de son Fils par des souffrances et la mort. S’il Dieu l’exhausse et lui permet de s’asseoir à sa droite, ce n’est pas parce qu’il s’est fait le serviteur des hommes, c’est qu’il s’est soumis jusque dans la mort.

  • GH : Vous relevez que les ennemis, adversaires, persécuteurs, contradicteurs ne sont pas nommés dans l’Epitre aux Hébreux alors qu’ils sont omniprésents dans les Evangiles. Pourquoi est-ce important de relever ce point ?

MP : Si l’obéissance est une fin, alors il est possible que Dieu ait soumis son Fils à la mort pour mettre son obéissance à l’épreuve ; ce qui peut expliquer que dans l’Epître aux Hébreux les ennemis n’aient aucune responsabilité dans la mort de Jésus, ils ne sont que les instruments d’une volonté divine qui veut conduire son fils à la perfection. Cette problématique de la Lettre opère ce que Bernard Sesboüé appelle un court-circuit, elle attribue à Dieu ce qui est le fait des ennemis. Mais si la perfection de l’obéissance, son accomplissement, est dans l’amour de Dieu et du prochain, alors l’obéissance parfaite est dans le don aux autres, le pardon des autres et le service des autres. On comprend dès lors que la Cène soit le testament spirituel de Jésus : lors de la Cène il se donne à Pierre qui va le renier et à Judas qui le livre à ceux qui lui donneront la mort. Lors de la Cène, par obéissance à l’amour du Père, Jésus se donne à ses amis, il se livre aux mains de ses ennemis pour dévoiler l’amour du Père. Et ses ennemis, profitant de sa non-violence, de sa vulnérabilité – l’amour est vulnérable – lui donnent la mort. Si les ennemis ne sont pas responsables, il faut récrire la Cène – ce que fera la Concile de Trente – et en faire, non une offrande aux hommes, mais à Dieu.

  • GH : Comment expliquer que le concile de Trente ait opté pour une vision sacrificielle de la messe qui marque encore aujourd’hui les prières eucharistiques en vigueur ?

MP : Lorsque le Concile de Trente affirme que « lors de la Cène, Jésus a offert son corps et son sang, sous les espèces du pain et du vin, à Dieu son Père » il ne fait que formaliser ce que les prières eucharistiques disaient depuis des siècles sous l’influence de l’Epître aux Hébreux. Car il me semble qu’au cours des quatre premiers siècles cette Lettre n’a cessé d’avoir une influence liturgique grandissante. On peut d’ailleurs observer que c’est au moment où les prières eucharistiques finissent par adopter sa théologie sacrificielle qu’elle entre dans le canon des Ecritures en occident. Cette Lettre est le dernier texte à entrer dans le canon des Écritures au IV° siècle.

  • GH : Vous écrivez que la réforme liturgique qui a suivi Vatican II a initié une réinterprétation de la messe dans le sens de la Cène selon les évangiles mais vous indiquez que la réforme liturgique nous laisse au milieu du gué. Que voulez vous dire par là ? Quelles sont les pistes que vous proposez ?

MP : Un des acteurs importants de la réforme liturgique, le Père Joseph Gélineau, le disait volontiers : la commission liturgique avait cherché à éliminer l’inversion du sens du sacrifice ; elle avait cherché à réinscrire dans la messe le fait que Jésus, pour dire l’amour de son Père, s’était offert aux hommes, alors que la liturgie tridentine était structurée selon l’offrande du sacrifice de Jésus à son Père, afin que celui-ci devienne propice aux hommes. C’est ainsi que la formule introductive de l’offertoire a été changée lors de la réforme liturgique : l’offrande du pain et du vin à Dieu, au bénéfice d’une Église bien hiérarchisée, a été remplacée par l’action de grâce inspirée de la bénédiction juive : « tu es béni, Dieu de l’univers, toi qui nous donnes…. ». Mais Paul VI ne voulait pas de rupture et le dicastère romain n’a pas voulu que tout soit unifié selon la symbolique du don de Dieu aux hommes ; l’invitatoire final de l’offertoire est resté : « Prions ensemble au moment d’offrir le sacrifice de toute l’Eglise ». Après la consécration nous avons toujours un rappel de ce sens sacrificiel, par exemple : « nous t’offrons son corps et son sang, le sacrifice qui est digne de toi et qui sauve le monde. ». La structure elle-même de la messe est encore marquée par la symbolique du sacrifice du Fils offert à Dieu. Il s’agit pour les fidèles de se joindre à l’unique sacrifice de Jésus : la doxologie vient à la fin du la prière eucharistique. Par ailleurs la communion est une affaire individuelle alors qu’elle devrait constituer l’assemblée comme  corps chargé d’être la présence réelle du Christ dans le monde.

Ce qui fait que nous avons aujourd’hui un rituel de la messe qui n’est pas unifié ; à la limite, ce qui exprime le sens de la Cène rend insupportable ce qui va dans l’autre sens.

Il me semble qu’il faut que l’Église ait le courage d’affronter ces questions théologiques sous-jacentes.

  • GH : Cette nécessité que seul un prêtre puisse offrir les sacrifices a-t-elle des conséquences sur la fonction du prêtre aujourd’hui dans l’Eglise catholique ?

MP : Tant que la Cène et la Passion seront interprétées à partir des rituels des sacrifices du « Jour des expiations » définis dans le Lévitique, comme le fait La Lettre et non à partir de la fête de la Pâque comme l’a voulu le Christ, nous aurons tendance à instituer un représentant du grand-prêtre qui, dans le Lévitique, était seul autorisé à entrer dans le saint des saints, après avoir offert des sacrifices pour sa purification, la purification du temple et celle du peuple.

La clarification de cette question devrait permettre de mieux situer le ministère du prêtre par rapport aux fidèles : comment donne-t-il une place à chacun dans la communauté croyante ?

  • En vous lisant on pense très fortement aux travaux de René Girard notamment à propos de sa théorie du bouc émissaire. En quoi cet auteur vous a-t-il inspiré ?

MP : Quand j’ai lu son ouvrage, Des choses cachées depuis la fondation du monde, en 1978, je travaillais sur la Genèse et j’ai trouvé formidable la manière dont il mettait en évidence l’originalité biblique dans sa manière de considérer la violence faite à l’innocent, par exemple lorsqu’elle parle du meurtre d’Abel par Caïn. À cette époque je ne m’intéressais pas précisément à l’Épître, mais je savais qu’il la mettait en cause. Ce n’est qu’après avoir travaillé la citation du psaume 39/40 dans l’Epître que je suis allé relire ce qu’il en disait et j’ai découvert avec bonheur qu’il en faisait la même analyse en s’appuyant sur les mêmes indices que moi.

  • GH : Beaucoup ont écrit sur la lettre aux Hébreux tant ce texte pose question. Vos conclusions rencontrent-elles celles d’autres auteurs ? Quels sont les échanges sur tous les points que vous soulevez ?

MP : Beaucoup d’études approfondies de l’Epître ont été faites depuis celle de Ceslas Spicq au début des années cinquante. L’étude rhétorique d’Albert Vanhoye a marqué les années soixante et son livre Prêtres anciens, prêtres nouveaux selon le Nouveau Testament paru en 1980 a souligné, en s’appuyant sur Hébreux, le caractère existentiel, et non rituel, du sacerdoce du Christ ; plus récemment, le travail de Jean Massonnet, L’épître aux Hébreux, 2016, est précieux car il recense méthodiquement, verset après verset, tous les problèmes exégétiques, pour proposer une traduction rigoureuse qu’il commente ensuite. Il me semble que deux choses font l’originalité de mon travail : d’une part je mets en évidence les choix, parfois discutables, que l’auteur fait lorsqu’il cite les Ecritures, et d’autre part et surtout, j’essaie de confronter sa lecture de la Passion avec celle des Evangiles. C’est d’ailleurs en accordant aux Évangiles une autorité supérieure aux autres écrits que je me suis permis un regard critique sur l’Épître, ce que ne se permettent pas les autres auteurs. Beaucoup reconnaissent aujourd’hui qu’il y a là de réelles difficultés, j’en veux pour preuve un livre intéressant, La Pâque du Messie, de Florent Urfels, paru en 2015, qui, après une étude exégétique brillante du Lévitique, indique qu’il n’utilisera pas la même méthode pour lire le Nouveau testament car, dit-il, on risquerait « d’aboutir à un posture critique peu féconde», et il ne faut pas prendre les évangiles comme « norma non normata de la Tradition » ; dès lors il fait porter son attention sur les affirmations dogmatiques de l’Église, sans commencer par faire l’exégèse de la Cène …

Il est clair que je ne puis souscrire à cette démarche : je crois en l’Incarnation, je crois que les récits qui nous présentent la vie de Jésus de Nazareth sont la source première de notre foi et je constate qu’ils me nourrissent et ne cessent de nourrir bien des gens qui, parfois, ne supportent plus la messe. Mon propos dans ce livre est en quelque sorte de défendre ce que le Christ a vécu selon ce qui est rapporté dans les Evangiles.

  • GH : Comment est reçu votre travail au sein de la compagnie de Jésus et plus largement dans l’Eglise ?

MP : Je dois beaucoup à mes supérieurs qui, connaissant mes recherches, m’ont invité à les poursuivre, à condition simplement que je continue à échanger sur ce sujet avec des compagnons exégètes ou théologiens. Ce que j’ai fait, bien sûr, pour mon plus grand profit.  Ils m’ont beaucoup soutenu. Mon Provincial a donné son feu vert pour la parution du livre après avoir fait relire le manuscrit par des personnes autorisées et avoir demandé quelques modifications qui ne touchaient pas au fond de mon propos.

Sur le plan ecclésial il est trop tôt pour vous dire comment l’ouvrage sera reçu, ce qui est sûr c’est qu’il ne laisse personne indifférent. Il y a les enthousiastes, il y en a d’autres qui ne comprennent pas que je puisse remettre en cause ou relativiser un texte canonique.

  • GH : Après l’écriture de ce livre qui ouvre chez beaucoup de lecteurs de nombreuses pistes de réflexion, ils vous le disent, ils vous l’écrivent, voire, ils vous contestent dans vos conclusions, comment comptez vous poursuivre le travail engagé ? Que souhaiteriez-vous que cette recherche devienne ?  

MP : J’aimerais que ce livre permette de faire avancer le débat sur la liturgique. Les négociations avec la Fraternité Sacerdotale Saint Pie X et “la messe de toujours” n’avancent pas car l’Église n’ose pas remettre en cause les formulations du Concile de Trente qui s’appuient sur l’Épître aux Hébreux. Dans ces débats, le critère de discernement ne devrait pas être le besoin d’une affirmation identitaire, ni même l’indice de fréquentation de la messe, mais le souci d’être fidèle à la Bonne Nouvelle que le Christ nous invite à vivre et à proclamer. Le Concile Vatican II nous a invités à passer sur l’autre rive, ne restons pas paralysés au milieu du gué.

J’ai aussi le projet d’écrire un petit livre qui porterait sur les conceptions du visage de Dieu et leurs implications éthiques, quelque chose du genre : « dis-moi quel est ton dieu et je te dirai comment tu traites ton prochain… ou ta femme… ou tes fidèles si tu es clerc ! » Car au fond ce qui est en cause c’est la figure d’autorité de Dieu, c’est le visage de Dieu ; connaître Dieu tel qu’il est n’est-ce pas la condition pour lui ressembler et devenir vraiment ses fils ?

  • Martin POCHON : L’Epitre aux Hébreux au regard des Évangiles, Editions du Cerf, coll. Lectio Divina, 2020.
  • Martin POCHON : Les promesses de l’Éden, Editions Vie Chrétienne, 2013
  • Martin POCHON : L’offrande de Dieu, Editions Vie Chrétienne, 3ème édition, 2016
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